Coupable

Vous connaissez certainement des personnes qui s’excusent de tout, du temps qu’il fait, des embouteillages sur la route, de la mauvaise humeur de leur conjoint(e).

Sont-elles réellement coupables de tous les désordres de la planète ?

Pourquoi s’excusent-elles de phénomènes totalement indépendants de leur volonté et même tout à fait hors de leur pouvoir ?

Par définition, un coupable est celui qui a commis une faute. Soit on a franchi les limites de la loi, soit on a mordu sur la ligne de nos valeurs, et cela a pu causer du tort à quelqu’un. Et dans ces cas-là, ce que l’on ressent est de la culpabilité, une émotion désagréable qui est très utile à la vie en société car c’est justement parce qu’elle est désagréable que nous cherchons à y échapper, et pour cela, nous allons réfréner nos pulsions pour respecter les règles. Si nous dérapons, notre gendarme intérieur sait nous rappeler à l’ordre, par le biais de cette émotion justement.

La culpabilité : émotion ou sentiment ?

Sur l’instant, la vague de culpabilité qui peut s’abattre sur nous est bien une émotion, et l’intensité des réactions corporelles diminuera au bout de quelques minutes. Mais il arrive que certains affects désagréables s’installent, certes, avec moins d’intensité, mais qui perdurent des heures, des jours, voire des semaines ou des années : il s’agit alors d’un sentiment de culpabilité. Ce sentiment pourra être associé à d’autres émotions : la peur de se faire prendre, la honte d’avoir mal agi, par exemple.

Mais qu’en est-il lorsque nous n’avons commis aucune faute ?

Dans ce cas, nous pouvons parler de culpabilisation. C’est-à-dire que nous ne sommes pas coupables, mais nous nous estimons coupables. Cela peut sembler absurde, et pourtant, il y a bien une raison derrière cela.

Pour le comprendre, imaginons que quelqu’un raconte qu’il s’est fait cambrioler récemment, et qu’il s’en veut, et considère même que c’est sa faute parce qu’il n’avait pas fermé son portail à clé comme il le fait d’habitude, et il avait en plus oublié de fermer ses volets. Le premier réflexe chez ses interlocuteurs est de vouloir lui remonter le moral en lui retirant cette culpabilité qu’il ne mérite pas, le pauvre. Déjà, il a perdu beaucoup de choses dans ce cambriolage, alors pas la peine de s’en vouloir en plus, il n’y est pour rien !

Cette démarche est louable… mais vouée à l’échec ! Elle est même un facteur aggravant dans son angoisse que ce genre d’évènements se reproduise. En se considérant comme coupable, cette personne cherche à reprendre le contrôle. Il n’y a rien de pire que de se dire que l’on peut à tout moment venir et se servir chez nous, prendre nos affaires, les objets auxquels on tient, et que l’on n’y peut rien, que c’est « la faute à pas de chance ». C’est bien plus rassurant de se dire « c’est arrivé par ma faute, mais si je ne reproduis pas la même erreur, si je ferme bien mon portail à clé et que je ferme tous mes volets, ça n’arrivera plus ».

Car c’est cela qui se joue en réalité : la culpabilité nous aide à retrouver une sensation de contrôle sur notre vie, et nous apporte un doux sentiment de sécurité. Nous ne sommes plus le jouet des aléas de la vie, nous sommes responsables, et donc en mesure de changer les choses.

Certains ont appris à se sentir coupables depuis tout petits. Il peut arriver que certains parents soient ouvertement culpabilisants, en remettant toujours la faute sur l’enfant, mais il y a un autre cas de figure, bien plus fréquent, et tout aussi puissant.

Lorsqu’un enfant vit des choses difficiles, qu’il ne comprend pas, il va chercher une explication pour essayer de comprendre et supporter une situation qui le met en souffrance.

Je peux prendre l’exemple ici d’une de mes clientes, qui se voyait comme trop nulle, trop moche, trop grosse, pas assez souriante, pas assez intelligente. Oui, tout ça… alors que la réalité objective était bien différente.

Nous avons pu remonter dans son histoire jusqu’à l’origine de ces croyances très négatives. En réalité, il se trouve que ses parents ont divorcé lorsqu’elle avait 6 ans. A cette époque, son père esquivait la garde de ses enfants quand c’était normalement son tour, car il faisait de sa vie amoureuse une priorité bien plus grande. Il était très occupé à passer d’une relation à une autre, et délaissait ses enfants.

De son côté, sa fille, du haut de ses six ans, a essayé de trouver une explication à cet abandon. Bien sûr, elle était trop petite pour imaginer ce qui pouvait se passer dans la tête de son père. Alors elle a cherché ailleurs… Et la seule explication qu’elle a pu trouver était que c’était très probablement sa faute, car elle ne devait pas être très intéressante pour que son papa n’ait pas envie de passer du temps avec elle. L’avantage de cette culpabilité était de lui permettre de retrouver un sentiment de contrôle à elle aussi : si elle s’efforçait d’être gentille, souriante, sage, alors elle pourrait renouer avec l’espoir que son père fasse plus attention à elle.

Cela peut sembler dément, dérisoire, et pourtant, la culpabilisation est aussi inconfortable qu’elle est rassurante.

Le piège tient surtout à ce que la culpabilisation empêche de résoudre les problématiques, car elle empêche d’en affronter les vraies raisons. Et elle peut faire le lit d’abus de la part d’un entourage mal intentionné car il devient très facile de s’engouffrer dans cette faille culpabilisante pour faire endosser les mauvais comportements des autres.

La seule prise de conscience ne suffit pas à abandonner une stratégie qui permet de se mettre à l’abri de sentiments difficiles. Mais cela reste possible, fort heureusement, avec une approche et des techniques appropriées.